Le rêve hawaiien

•6 avril 2012 • 3 Commentaires

Manago Hotel, Captain Cook, Big Island, Hawaii, le 3 avril 2012

Est-ce un rêve?

Au nord de l’île d’Hawaii,

là où les anciens sacrifiaient des vies en offrande,

les plaintes humaines se font encore entendre

entre les échos des vents enragés.

Les dieux ne seront jamais rassasiés,

malgré la proie Caroline!

Au tournant de la route, sur l’île d’Hawaii, s’élève furieusement le volcan actif Kilauea. Il me regarde de son œil rouge vif « cratérien » et laisse deviner la déesse Pele qui l’habite et qui de sa passion jalouse crache des carcasses de terres cuites. Puis je roule : au loin l’océan Pacifique se frappe tragiquement contre les coulées de lave à peine desséchées. Paysages lunaires, ou plutôt irréels, intemporels, sur des kilomètres. Jusqu’à ce qu’une forêt tropicale se déchaîne contre toute attente. Elle déverse ses verts exotiques dans des cascades immenses épousant l’océan.

Le spectacle n’est pas terminé. Entre en scène l’actrice principale, Madame la Vallée de Wai’po, outrageusement ornée de ses parures de chutes argentées et d’arbres tropicaux. La catharsis se déroule sur fond de plage de sable noir. Au loin, les dieux anciens hurlent leur démence. Pauvres affamés! Les sacrifices humains ne les ont pas rassasiés. Ils vomissent depuis des siècles leur rage au nord de l’île, à la pointe de Kohala. Dans ma descente violente, je prie le sud de m’apaiser.

Les dieux hawaiiens ont probablement eu pitié, car les fluides se font pacifiques le long de la côte de Kona qui au bout de sa pente dramatique révèle des collines aux airs de vierges offensées et aux courbes désertiques. Elles s’émoustillent devant la robe indigo aux contrastes turquoise de l’océan. Je trouve réconfort sur leur peau de sable blanc, baignée dans leur beauté brute.

Danse hommage au Pacifique

Je ne rêve pas, je suis sur la Big Island.

Aloha!

Caroline

Des déesses et des fées sur les chemins d’Hawaii

•22 mars 2012 • 8 Commentaires

Les îles d’Hawaii. Le cœur du Pacifique. J’ai mis du temps à m’adapter à ces lieux mystiques, probablement parce qu’ils ne se laissent pas apprivoiser facilement. Après la Mère Kauai, la plus ancienne et la plus petite île, me voici sur Big Island, la plus jeune et la plus grande… aussi, dit-on ici, la plus « matriarcale ». C’est peut-être grâce à cette énergie féminine que la Big Island se présente à moi avec un air de magie…

Une magie parfois tangible, car j’écris ces mots devant un jardin de fées. Littéralement!  Elles habitent dans la forêt enchantée que l’on appelle « Fern Forest » ou « Akole » en hawaiien. Ces arbres centenaires trouvent logis sur la terre du Volcan Kilauea. Je vis en cette jungle depuis trois semaines, cultivant légumes, compassion et mouvement, entre yoga, rencontres, apprentissages et jardinage. J’ai abouti en ce coin de paradis où humains et fées se côtoient, travaillant ensemble pour faire émerger la créativité dans chaque geste. C’est donc pour ces créatures que ce matin je dépose une offrande de pain, fromage et fenouil au pied de leur sanctuaire.

Puis je découvre aussi en cette île de contrastes des déesses.

Sur ma route, celle qui abrite et fait vibrer le volcan actif Kilauea. Elle s’appelle Pele. La déesse des Divines Passions, celle qui fait émerger la vérité du cœur. Son feu purifie… car le volcan est depuis des temps anciens un symbole de renaissance. Croyez-moi : être près de Pele et de son feu encore vivant apporte beaucoup d’intensité. Surtout lorsque ce  volcan crache encore des morceaux de lave, formant ainsi des nouvelles terres, encore plus jeunes que moi. Il y a un paradoxe lorsque j’approche ces lieux nouveaux. S’agit-il de la fin d’un monde ou de son commencement? Comme si les deux opposés se confondaient, comme si tout cela prenait forme dans un seul espace temps inexistant.

J’ai aussi fait la rencontre de Ixchel (prononce i-chel). Elle a inspiré le nom de ce coin de terre qui m’abrite (Ixchel Retreat). Elle est la Femme Médecine, celle qui apporte la guérison spirituelle. C’est aussi à elle qu’est reliée la procréation. Son élément, à l’opposé de Pele, est l’eau. Elle commande les marées et les pluies. Dans la culture maya, elle est depuis les temps anciens la Déesse de la lune. Je dois avouer que la rencontrer ici, à Hawaii, est vraiment spécial pour moi. Je suis venue entre autres explorer le monde de la médecine holistique et cela me donne l’impression d’être accompagnée. Elle est la déesse de la Fertilité au sens large : j’aime penser que son pouvoir créateur anime mes propres visions créatrices.

Peut-être qu’Ixchel et Pele entremêlent leurs pouvoirs. Peut-être qu’elles me confèrent leurs qualités pour alimenter ma propre force intérieure.

Et vous, chères âmes nomades, quelle déesse se dessine dans votre présent? Les fées vous soufflent-elles leur médecine? Comme quoi l’invisible, par des forces inconnues, nous mène encore plus dans la vérité de notre esprit et de notre coeur. J’espère qu’elles vous accompagnent en ce temps propice à la Renaissance, en cette période d’équinoxe de printemps…

À bientôt!
Malama Kekahi I kekahi (prenons soin de nous)

Caroline

Lettre à Isa

•28 septembre 2011 • 2 Commentaires

(Émilie, de retour à Sept-Îles, écrit une lettre à Isabelle, encore sur le chemin.)

« Nulle part où aller : le seul chemin que nous connaissions. Bien avant de vous écrire cette lettre, je portais avec moi son désastre et sa grandeur, la possibilité d’appeler amour ce qui va jusqu’à perte de vue et disparaît derrière l’horizon »

Hélène Dorion

Chère Isabelle,

Nuages de la Côte-Nord

J’ai l’impression de t’écrire aujourd’hui cette lettre comme l’on se parle parfois à soi-même. Étrange d’avoir vécu 60 jours dans une proximité aussi nouvelle qu’extrême et d’être maintenant confinée au silence de la brise nordique. Je m’ennuie de cette route à parcourir, oui, mais surtout de l’immensité partagée, de cet attendrissant émerveillement du regard, le tien, devant la beauté d’une cage d’escalier, la géométrie du vent fait vagues, la lumière du jour qui décroit sur la montagne. Je me suis lancée à la recherche des nuages, me découvrant des yeux nouveaux, les cristallins nettoyés d’une cécité révolue à ton contact. Merci Isabelle. Je t’écris également car je sais que les remous que je traverse furent aussi tiens un jour. Cette compréhension, aujourd’hui, me rassure.

J’ai vu mourir, beaucoup déjà, et toujours ce sentiment d’apesanteur devant l’Outre Passage, ce soulèvement du cœur devant la disparition, la peur panique des mains vides, leurs ongles arrachés dans une vaine tentative d’agrippement.

J’aurais aimé empoigner le dernier souffle, l’entendre les deux yeux ouverts, et ainsi saisir cette chute de celui qui fut tout mais qui n’est plus, cette vastitude intérieure de l’être aimé qui s’évanouit dans le cosmos, cette construction humaine qui implose, libérée de sa gravité cellulaire. J’aurais aimé surprendre un sursaut de confiance, d’apaisement, devant l’imminence du naufrage, l’étincelle du regard rieur qui rassure la petite fille devenue femme, pour oublier la douleur du corps trituré par l’injustice du temps et de la maladie. J’aurais aimé être à son chevet.

Au sépulcre, j’ai bordé mon grand-père, senti du bout des doigts la froideur du corps privé du brasille, regardé son linceul aspergé successivement d’eau, d’encens puis de glaise. Et devant la béance de la terre, ne sachant plus sur qui je pleurais, j’eus toutes les difficultés du monde à m’y arracher, envahie d’un tenace sentiment d’abandon : le mien, le sien.

Le pin Bristlecone de 3200 ans

Te rappelles-tu de ces arbres 3 fois millénaires du parc Great Basin, les bristlecone pines? Bonzaillés par la misère d’un sol pierreux, par la morsure du froid, de l’altitude et de la sécheresse, certains étiraient dignement leurs branches rabougries. Dans leur écorce, toute l’histoire du monde irradiée. D’autres avaient eu moins de chance. Dans un soubresaut de vie, ils s’étaient pétrifiés, rectitude de petits soldats, pointés vers le ciel. Poignante métaphore de notre existence à tous, le sort de ces arbres m’apaise aujourd’hui, car, en eux, je nous retrouve. Dans leurs chairs, la trace palpable et visible du tourment, celui de vivre, que je n’ai pas perçue ailleurs dans le règne végétal ou animal. Car aussi effrayante pour moi que le mystère de la mort, cette souffrance humaine avilissante, momifiante, cette pâture que deviennent parfois le corps ou l’esprit soumis aux vents adverses du temps, de la pauvreté et des maux. Je repense souvent à cet homme aperçu à San Francisco, cet esprit d’ailleurs, perdu, le cou décoré de médailles, la camisole lâche et trouée, la démarche dansante d’une ballerine déchue, cet homme que nous avions pris pour le frère de Jack dans Volkswagen Blues. Et malgré tous les pourquoi qui en moi demeurent intacts, je ne le vois plus seul maintenant, ce petit frère des bristlecone pines.

Airelles

Après l’immensité du désert me voilà devant celle de la mer, de la côte nord colorée par l’automne, éclose comme un fruit mûr. La fenêtre ouverte me transmet le ressac des vagues, le bruissement des feuilles, l’odeur acidulée d’airelles prêtes à cueillir et des bleuets d’août oubliés. Hier, j’ai mêlé le sable pourpre de Zion collé à mes bottes à la mousse des boisés d’épinettes noires du Lac Daigle, à la recherche de chanterelles. Le panier dûment rempli, j’ai senti mon souffle s’ajuster à celui de la forêt, envahie de Beauté. Je t’imaginais du même souffle que moi, l’iris emmitouflé dans cette lueur dorée du désert, devant la rougeur des rochers et les nuages se disputant le grand bleu. Tu l’as dit souvent, le lieu importe peu. Ce vide que je croyais devoir emplir, je le veux maintenant à découvert, exposé à la morsure du vent, à la brûlure du froid comme celle du soleil. Car dans le silence et la solitude de cette fêlure, je me sais aujourd’hui aussi vaste que le paysage.

D’ouest en est, du sud au nord, que ce chemin de retour te soit doux, chère amie. J’entends d’ici ta voix claire soulever l’aubade et il me tarde de découvrir l’image qu’aura fait naître ce regard de grande contemplative qu’est le tien. Nous nous retrouverons à Petite-Rivière-Saint-François afin d’attiser le feu et le souffle du voyage, cet esprit nomade qui même dans l’immobilisme, je le sens, n’aura de trêve de nous soulever.

D’ici là, cuidate amiga !

Émilie xxx

En direct de Moab Alançoire (swing)

•22 septembre 2011 • 4 Commentaires

Chers lecteurs, chers amis qui consultez encore ce blogue de temps à autres, chers anges gardiens qui pensez à moi, lancée seule sur les routes de l’Amérique maintenant que ma comparse a dû rejoindre ses sept îles,

Chers vous, donc,

Je vous écris de ma balançoire (les plus futés l’auront deviné en lisant le titre de cet article – que voulez-vous: on s’amuse comme on peut), sur le porche de ma galerie, à l’ombre, devant ma toute petite cabane en bois rond qui m’est fort utile par cette chaleur de tous les diables. Après deux nuits dans mon auto et deux journées de canicule, la cabane est un grand luxe. J’attends que le soleil baisse un peu avant de partir explorer une deuxième fois le parc Canyonlands. Les couchers de soleil sont merveilleux ici, ce qui me fait renouer avec ma nature de petit prince.

Quelques arpents d'Arches au coucher de soleil

Je vais bien malgré cette solitude imprévue. Curieusement, j’ai l’impression que mon autre voyage, celui où j’étais avec Émilie, était il y a fort longtemps. Sans doute est-ce parce que j’ai dû développer un autre rythme, penser juste à moi pour assurer ma « survie » – une survie poétique, j’entends, puisque ma vraie survie n’est pas tellement en péril – et vivre avec une intensité décuplée pour trouver un nouveau souffle. Je ne me parle pas trop toute seule, mais je parle à mon char (qui tient bien la route soit dit en passant, j’ai beaucoup d’affection pour lui – ou elle ? pas de genre : c’est juste « mon char »). Je vous dirai quand il/elle me répondra. (K 200, c’est de la petite bière.) Je suis bien attentive à ses bruits, ses odeurs, ses palpitations, mais pour l’instant, hormis les freins qui font toujours un vacarme épouvantable, ça va.

La route dans le parc des Arches

Je vous souhaite à tous de venir en Utah un jour. Pour moi qui aime le rouge, je suis servie (voir la page "Sur la route" pour plus de photos). Zion, Arches et Canyonlands sont des parcs fabuleux. Canyonlands, c’est de la grande poésie du début du monde. La partie la plus accessible s’appelle Island in the Sky, parce que c’est une espèce de grande mesa, très haute, entourée de canyons sur plusieurs étages (on peut voir les strates, de différentes couleurs), qui font des genres de labyrinthes à perte de vue, avec la rivière Colorado qui serpente au travers. Le parc est grand et très peu peuplé, ce qui fait que je peux regarder le coucher de soleil en paix et même entonner un petit Ave Verum sans déranger personne d’autre que les grandes fissures originelles (les canyons tout déchiquetés), qui s’assombrissent peu à peu. Ça, c’est de la belle survie poétique.

Coucher de soleil au Dead Horse Point

Sinon, Moab, c’est une petite ville que je ne connaîtrai pas vraiment parce que mon camping est à 5 milles au sud. Donc je passe à travers la ville tous les jours aller-retour (et je peux vous dire que le monde conduit en cow-boy ici: je me croirais revenue au Québec).

J’ai aussi fait le tour du petit mais très beau et peu achalandé Dead Horse Point State Park, où ont apparemment été tournées certaines scènes de Thelma et Louise (dixit le Lonely Planet). Je n’ai pas particulièrement reconnu l’endroit, même si j’ai vu le film pas mal souvent. Le ranger a dit que c’était la scène finale, quand elles sautent dans le Grand Canyon (qui était donc en fait le Dead Horse Point State Park). Et c’est vrai que ça a des allures de Grand Canyon, mais en plus diversifié, puisqu’il y a tout plein de petits et grands canyons quand on regarde depuis le "Grand View Point". On se croirait ici aussi au début de la Création (c’est juste à côté de Canyonlands).

Mangue, mozza et coriandre au bord du canyon

Il me reste donc 2 couchers de soleil en Utah. Puis je partirai en direction du Rocky Mountain National Park, pour me rafraîchir un peu et contourner Denver. Je rejoindrai la 80, que je suivrai pour un petit moment, en visant les KOA, vu que je suis devenue membre! J’attends de voir si je me risque dans les grandes zones Chicago-Detroit-Toronto ou plus au nord, par Sudbury, ou plus au sud, en obliquant vers le nord seulement vis-à-vis Ottawa. (D’ailleurs, si vous avez des conseils sur la meilleure route à prendre, je suis encore preneuse et ouverte à tout.)

À part ça, je continue ma découverte des différentes saveurs de chewing gum américaine. Je ne retrouve plus la fameuse Orbit au mojito, malheureusement (elle a dû être "discontinuée" parce qu’elle donnait trop le goût de boire de l’alcool), mais je suis tombée sur une sorte de gommes au dessert. Avec Émilie, on aimait beaucoup la saveur "tarte au citron-lime", ce qui reste le must du voyage je pense (du point de vue gomme, on s’entend). J’ai essayé aussi la saveur "croustade aux pommes", qui est popire! Pour les amateurs, "shortcake aux fraises", c’était pas super. "Glace à l’orange" non plus. Je me réserve "Mint Chocolate chips" pour le trajet vers les Rockies.

Aussi, j’ai arrêté de me forcer à lire Under the Volcano de Malcolm Lowry, qui est écrit dans un mélange d’anglais tantôt littéraire tantôt joual mexicain, même si ça avait l’air bon (et que c’était une recommandation de France et que ça convenait plutôt bien au désert ici – en revanche, France, j’ai beaucoup aimé le dernier Fred Vargas, qu’Émilie a dévoré elle aussi!). Bref, je me lance dans Don Quichotte! Et je trouve que ça me va bien. Je me sens un peu comme une chevalière errante avec mes projets un peu f(l)ous de film/photo/poésie, en quête de l’inaccessible étoile. Même mon char fait une bonne Rossinante, avec sa belle rouille et ses freins hennissants. Qui veut faire Sancho? Qui veut faire Dulcinée?

Quelques minutes avant de glisser dans le canyon

En tout cas, je rencontre plus de gens depuis que je suis seule (mais pas encore de moulins à vent, rassurez-vous). Ou peut-être que ce sont les gens qui viennent plus à moi? Toujours est-il que ma plaque d’immatriculation est une formidable entrée en matière pour m’aborder. Il y a même un monsieur de Los Angeles qui m’a demandé, en français s’il vous plaît, ce dont on se souvenait tant que ça, nous autres, au Québec. Intéressante question, à laquelle Émilie et moi avions réfléchi en remarquant que les plupart des devises sur les plaques des autres provinces et des états étaient en général une petite promotion de ladite province ou dudit état. Tandis que nous, c’est du sérieux, hein! Enfin, je n’ai pas eu besoin de réfléchir très longtemps avec mon monsieur de Los Angeles, puisqu’il s’est mis à m’entretenir de la bataille des Plaines d’Abraham et puis de ce que lui-même avait fait quand il était allé au Québec, glissant sur la pratique religieuse, qu’il avait trouvée beaucoup moins fervente que chez lui et qu’au Sacré-Cœur de Paris (même s’il a bien aimé l’Oratoire Saint-Joseph), et que bref il souhaitait aux Québécois de renouer avec la parole de Jésus. Tout ça en 5 minutes! Il était en train de m’expliquer son système de valeurs religieuses, lorsque sa femme lui a gentiment suggéré de rentrer, là, c’était assez, il faisait chaud dans le stationnement et c’était l’heure du lunch. Il a quand même pris la peine de me bénir avant de partir (et je lui ai rendu la pareille), ce qui était somme toute plutôt sympathique!

Et que Dieu vous bénisse vous aussi, chers lecteurs et amis!

Isaxxx

PS Merci à tous ceux qui m’écrivent, via courriel, facebook ou ce blogue!

Des nouvelles, en bref, d’aujourd’hui (suivi d’une chronique sur le merveilleux monde des campings)

•9 septembre 2011 • Poster un commentaire

La fuite coupable

Notre dernière semaine fut une folle tournée qui nous aura menées du lac Tahoe, où nous passâmes 6 jours dans l’attente de la réparation de notre cher power steering (pour les adeptes, il y avait bel et bien fuite et c’est quelque part au fond qu’elle se trouvait – le mécanicien, jovial, a dû retirer tout le bumper pour y avoir accès), au parc Yosemite, dans le camping White Wolf, où les loups nous offrirent un concert de hurlements entre 23h00 et 1h00 du matin, à donner la chair de poule. Deux lieux enchanteurs : le lac Tahoe est d’un bleu rivalisant avec celui du ciel dans lequel nous avons une fois de plus plongé ; à Yosemite, c’est l’immensité presque sacramentelle des pics rocheux découpés au couteau qui nous ont saisies, surtout le Half Dome et El Capitan. Mais deux lieux envahis par la foule, les fameux touristes, locaux et étranges, auxquels nous avons tenté d’échapper sans succès… Ce fameux Labor Day Week-End s’est avéré… laborieux. Nous avons cassé la boussole une fois de plus (quel plaisir), et partons à l’assaut du silence, de la solitude, de la plaine et du ciel, via la route 50, réputée singulièrement désertique (« the loneliest road in America » – ah ces superlatifs américains), dans tous les sens du terme. Le Nevada, l’Utah, l’Arizona (peut-être) et le Colorado nous appellent. À l’aube de ce 54ème jour de voyage, j’ai l’impression que le temps nous file entre les doigts !

Salud!

Halte aujourd’hui à Carson City, où nous avons déposé nos pénates le temps de deux dodos dans les plumards outrageusement confortables d’une maison construite à l’époque de la première grande guerre. Isabelle me croyait déjà levée ce matin, alors que j’étais toujours bel et bien dans mon lit, enterrée sous une tonne de couvertures moelleuses! Capitale verdoyante située en plein milieu d’une vallée désertique ombragée par quelques hauts sommets (enneigés), Carson City est un curieux mais agréable mélange où se côtoient maisons de style Arts and Crafts, casinos néonifiés, pub irlandais (la Saint-Patrick y est d’ailleurs fêtée à l’année !) et petits cafés funkies. Nous aurions pu nous lancer à l’assaut des tables tournantes, mais nous avons préféré profiter de ce week-end improvisé pour reprendre pied et souffle entre les murs accueillants de cette belle demeure que nous avons rien que pour nous. Étrange, me faisait remarquer Isabelle, de se retrouver entre quatre murs après une si longue échappée en nature. L’horaire chargé de la journée : une petite course pour moi dans la plaine ce matin, puis une submersion commune dans nos bouquins respectifs, lavage et écriture de mon côté en après-midi alors qu’Isabelle explore les rouages de son appareil photo. Pour finir, mojito sur la galerie en écoutant les grillons chanter. C’est dur la vie…

Avant de vous laisser, quelques anecdotes de voyage. Nous reprendrons la prose habituelle d’ici quelques jours, ne vous en faites pas.

Joies, surprises et (dés)agréments de la vie en camping

Le camping, c’est :

Les voisins qu’on ne se choisit pas toujours : Au camp Richardson, folle immersion dans le réalité très multiculturelle des États-Unis. Réveillées à 7h00 par un boum boum oriental, quelle ne fut pas notre surprise d’apercevoir une famille indienne entière (de fiston à grand-papa) en train de danser fiévreusement autour d’une immense bûche (que dis-je un arbre !) en flammes, penchant dangereusement à l’est de leur foyer. En pleine période de risque extrême d’incendie de forêt, toute réplique environnementaliste nous resta cependant prise au gosier, devant une joie si manifeste de se retrouver réunis autour du feu. Nous en cherchâmes cependant que plus rapidement notre café matinal…

Une zone de confort variable : première préoccupation dans le choix du camping : l’accès à l’eau sous toutes ses formes : Y a-t-il une douche ? Non… Du savon, un miroir dans la salle de bain ? Non… Une salle de bain ? Non, plutôt une version pas très sophistiquée de la bécosse d’antan, les mouches en primes ! Bon… on se lavera dans quatre jours !

Un réfrigérateur maison pas toujours étanche : Notre valeureuse glacière Coleman affiche fièrement ses 20 années de service et garde au frais nos denrées à l’aide de la glace dont nous l’alimentons (presque) chaque jour. En plein 30 degrés de chaleur, lait, fromage et victuailles de toutes sortes se retrouvent souvent flottant et ballotant au gré de nos coups de volant. La glacière a d’ailleurs répandu dernièrement son contenu liquide sur le siège arrière de notre chère voiture, y laissant une plaisante odeur d’humidité et de lait caillé. Hummmm…

Il fait frette la nuit, mais c'est beau, Yosemite!

Le combat contre le froid : Journée chaude, nuit glaciale furent la norme dans les dernières semaines. Le sommeil fut plus souvent qu’autrement fragmenté par nos grelottements, surtout du côté d’Isabelle, ses sacs de couchage prenant de l’âge (2 vieux sacs de couchage l’un dans l’autre, ça devrait être bon, s’était-elle dit). À la recherche d’une thermorégulation optimale, nous avons entériné la couverte de polar dans les sleepings, un remède efficace aux frissons de 3h00 du matin. L’essayer, c’est l’adopter !

Oups...!

La recherche du camping : Pas toujours facile en fin de journée de trouver le lieu correspondant à l’image mentale du parfait site pour poser notre tente… Dans cette recherche effrénée, voici un petit incident duquel nous sommes heureusement sorties indemnes (voiture comprise) grâce au savoir-faire et à l’intelligence d’un très humble et doué remorqueur (et vive le CAA). Laissons ici parler l’image.

Sur ce, bon vagabondage, chers amis nomades, poètes et épicuriens.

À bientôt pour de nouvelles aventures !

Émilie

Lettre à Marianne

•2 septembre 2011 • 19 Commentaires

(Isa écrit une lettre à sa nièce Marianne, qui naîtra vers la fin de l’automne. Elle dédie son texte à sa sœur, Mireille.)

Marianne,

La seule connaissance que j’ai de toi, pour le moment, me vient de l’espérance et des liens très secrets du sang. Quand je t’ai vue bouger la première fois, tendre la main, tourner sur toi-même, et que j’ai vu tes parents te regarder, ébahis, et ta grand-mère – qui est ma mère à moi – s’émouvoir, j’ai été moi-même remuée profondément, et j’ai souhaité de toutes mes forces te donner, moi aussi, la vie.

Qui dit que c’est impossible ? Quelle vie pourrais-je te donner, Marianne, louve en devenir – comme nous le sommes toutes ? Je fais présentement un grand voyage de plusieurs semaines, un voyage « dans la beauté », comme dit mon amie Émilie (ma collègue roadtrippeuse). Et je pense à ma petite sœur, ta mère, qui doit resplendir de plus belle chaque jour (c’est à elle que je dédie cette lettre que je t’adresse). En écrivant aujourd’hui ce que je désire pour toi, je te paverai une voie, que je veux large, large, large. Peut-être puis-je t’offrir ainsi, à quelques milliers de kilomètres de toi (et plusieurs galaxies), un certain début de prégnance dans le monde poétique. Je prends ce temps-là, celui de « mettre en mots », parce que je crois que la vie poétique assure à l’existence une saveur plus totale, plus intime. Ce lieu-là sera notre premier échange. Une fois née, tu verras, tout passe très vite, alors profitons-en dès maintenant.

Le feu : Je commence par le feu puisque je t’écris présentement à côté de notre feu de camp. (Il y a quelque chose d’incroyable dans le fait de se servir d’un ordinateur portable, comme ça, au coin du feu, en pleine forêt.) Il est midi, c’est notre premier matin en Californie et nous avons convenu de prendre une avant-midi de libre, mais – sans doute à cause du climat côtier, tropical et nordique à la fois – il fait diablement humide (d’ailleurs les arbres sont pleins de mousse), alors nous avons rallumé notre feu pour pouvoir écrire et lire à la chaleur, en attendant que le soleil se pointe. C’est notre premier « feu de jour » du voyage. Depuis que nous sommes parties (34e journée aujourd’hui), nous tentons, du moins quand nous sommes en camping, de faire un feu tous les soirs. Ce qui n’a pas manqué depuis une semaine. Et je ne connais pas de meilleure façon de terminer une journée. Aucune conversation n’est banale autour du feu. Tous les silences sont habités.  Les regards se tournent sans cesse vers l’intimité de l’univers. Quand on lève la tête, si on est chanceux (et nous le sommes très souvent), on aperçoit des milliers d’étoiles entre les silhouettes des arbres (qui respirent autrement, la nuit). Dans notre camping sur la plage de l’Oregon, il y a une semaine, on pouvait facilement voir les feux des autres campeurs, petits îlots de chaleur humaine. Îlots de sens. C’était bon de sentir les hommes et les femmes et les enfants habiter ainsi leur monde. Miracles que ces instants de communion auprès des flammes. Une fois, avec mon amie Maïté, j’ai connu un silence extraordinaire devant le feu, dans une cabane perdue en forêt, en attendant que nos hommes finissent de ranger motoneige et bagages. Nous sommes restées un bon quinze minutes sans parler, mais je te jure que nos âmes se parlaient, elles. Je te souhaite des tonnes d’instants comme ça, ma Rianne, où tu te sentiras simplement et puissamment à ta place au sein du cosmos. Tu pourras à loisir te perdre dans les mille fantasmagories des flammes, pénétrer dans un nouveau monde, connaître toi aussi les créatures de la braise. (Éventuellement je sortirai ma guitare et nous chanterons.)

L'eau de Crater Lake

L’eau : Tu grandiras dans un monde où l’on parlera des menaces qui pèsent sur les réserves d’eau potable, où l’on analysera sans cesse le pour et le contre de telle mesure d’économie, telle politique de sauvegarde, tel barrage. Mais très peu de discours t’amèneront dans l’univers poétique de l’eau, dans sa présence réelle, là où « tout se fait ombre et aquarium ardent » (Rimbaud). Pour moi qui ai passé une partie de mon enfance bercée par l’Atlantique, c’est une jubilation, chaque fois, de retrouver mes colletailles océaniques, mes jardins de sable, ma nature naïade. Je ne me suis jamais rêvée autrement que sirène. Je te souhaite, alors que tu avances sur un sentier d’herbes folles, de sentir l’approche de l’océan avec toutes tes papilles. Appréhende dans ta chair cette ouverture soudaine de l’horizon, sa régularité, ses écumes. Et que, par la suite, cette sensation de mer imminente surgisse en toi au détour d’une rue, sans crier gare, pour te permettre de respirer le monde autrement (comme les arbres la nuit). Et maintenant, Marianne, comment vas-tu dans ton bain de joli fœtus ? Te souviendras-tu de cette eau nourricière ? Croiras-tu, à certains moments, t’en souvenir ? Seras-tu toi aussi aspirée par la beauté irréelle des rivières glaciques, par leurs couleurs impossibles à définir : vert inconnu, bleu turquoise absolument non tropical, libre joyau liquide. Nous avons croisé tant de ces lacs, suivi plusieurs de ces rivières, et même tenté de nous y baigner, sans succès – la température ne dépassant que très peu le point de congélation. La dernière eau qui nous a émues, c’était celle de Crater Lake, un vrai lac dans un vrai cratère de volcan, sans rivière ni ruisseau pour le nourrir : seulement la pluie et la neige. Y croirais-tu, Marianne : c’est le lac le plus profond de tous les États-Unis. Et sûrement le bleu le plus bleu. Vivement que nous te montrions l’art du ploutchi pour que tu puisses profiter à plein de l’eau (mais tu seras sûrement meilleure que nous).

Coucher de soleil à Crater Lake

L’air : Comment te parler d’un matériau aussi impalpable que l’air ? Et pourtant c’est grâce à lui si nous suffoquons devant la beauté. C’est notre respiration qui nous renseigne sur l’état des forêts, leurs chaudes senteurs résineuses et saines, qui nous rassurent et nous rendent heureuses. Le bon air qui propage les meilleures odeurs. Je ne sais comment tu négocieras ton contact avec l’oxygène, Marianne, mais je te jure que certains airs se respirent plus facilement que d’autres. Peut-être que les mères devraient accoucher en haute montagne, ou dans des forêts de séquoias centenaires, où l’air est si gouleyant que l’on réalise à quel point ce peut être une joie de respirer. Je voudrais offrir à mon bébé la meilleure première respiration de sa vie… (Évidemment, je ne fais que fabuler : jamais je ne voudrais prendre le plus petit risque – si poétique soit-il – au moment de donner naissance. Mais j’aime croire que je me sentirai en conjonction avec les forces de l’univers.) Ce qu’il y a d’incroyable, Marianne, c’est quand on voit les éléments se mêler entre eux : quand, par exemple, l’eau s’immisce dans l’air sous forme d’embruns très mystérieux. San Francisco en était pleine. Je crois d’ailleurs que c’est ce que j’ai préféré (même si ça cachait le Golden Gate) : c’était comme si la ville, malgré toutes ses installations plus ou moins complexes et arrogantes, ne pouvait rien contre les forces de l’océan. L’eau et l’air gardent le dernier mot. Je dis « l’air », mais je pourrais aussi te parler du ciel, de ses orgies d’effets spéciaux certains soirs, qui nous laissent tout bonnement stupéfaites, Émilie et moi – « suffoquées » serait un mot plus juste (même si je l’ai déjà utilisé au début de mon paragraphe). À Crater Lake, nous avons eu tout un spectacle : des effets si incroyables que nos photos ont l’air (mal) photoshopées. Durant de pareils instants, Marianne, photographie, certes, mais je te souhaite surtout d’être bouche bée, suffoquée toi aussi, dépassée par cette nature qui nous révèle à quel point le grandiose existe. Et que nous en faisons partie. Et comment en faisons-nous partie, hein ? Cherche la réponse, cherche ta réponse. C’est une belle question que je t’offre, n’est-ce pas ?

La route : Pour t’expliquer ma fascination pour la route, je vais te lire un extrait du roman Volkswagen Blues, le livre qui a le plus contribué à ma rêverie nomade. Les deux personnages, Jack et la Grande Sauterelle, sont dans leur minibus, sur la route :

Il prit un biscuit au chocolat dans le sac qu’il gardait à côté du siège.

- Et vous, comment ça va ? demanda-t-il, la bouche pleine.

- Ça va très bien.

- Mais je veux dire : êtes-vous heureuse ?

- J’ai tout ce qu’il me faut, dit-elle.

Il lui donna le temps de s’expliquer et finalement elle dit :

- Quand on est sur la route, je suis très heureuse.

(Jacques Poulin, Volkswagen Blues)

Ce passage me semble vraiment évocateur de la quête de la Grande Sauterelle et de ma quête, en partie du moins… La route, c’est un espace qui n’est pas vraiment un espace : c’est une dynamique. Sur la route, tout est encore possible. Tout semble possible. On ne sait pas toujours où on va arriver, mais ce n’est pas grave. On peut inventer. L’invention pousse les voyageurs. Le possible. On se sent détaché de ce qui nous presse de toutes parts dès qu’on s’installe quelque part. On se réapproprie sa vie, dans une certaine mesure. On reprend contact avec l’espérance. Et lorsque, comme nous le faisons, on voyage avec tout le nécessaire pour manger, dormir (j’aime beaucoup dormir dans mon auto), il y a une jubilation de se sentir autonome avec si peu. Je me sens plus proche de ce qui me donne de la joie. J’ai un contact plus direct avec moi-même, mes capacités, mes goûts, ma sensibilité – et les autres. Évidemment, cette liberté-là coûte cher, mais j’oserais dire qu’elle me remet dans le sens du monde, de la nature sauvage. Trouve, toi aussi Marianne, ce qui te donne accès à la nature sauvage. Ce qui te met en contact avec ton unicité, dans une dynamique de communion avec le monde.

Visite du spermophile

Les animaux : Nous avons croisé nombre d’animaux, bien sûr, dans notre voyage. Je me dis souvent à quel point c’est beau, un animal « heureux » : un gros chien qui court sur la plage, un chevreuil qui mâche sur le bord du sentier et nous regarde passer sans s’effrayer, des mouflons sur une crête, un petit grizzly à la recherche de je-ne-sais-quoi sur le bord de la route près de Jasper, etc. Juste avant de rejoindre Émilie à Sept-Îles, j’ai vécu ma première croisière aux baleines, depuis Tadoussac. Voir les baleines évoluer dans le fleuve m’a émue à un tel point ! J’en avais les larmes aux yeux. Quelle splendeur ! Même Antoine était impressionné. Keven a pris des milliers de photos. Je me suis sentie vraiment chanceuse de vivre ces moments-là. Il faut chercher comment se côtoyer, entre habitants de la Terre, d’une façon respectueuse, peu importe notre espèce. Les responsables des campings nous répètent ad nauseam de ne pas laisser traîner de nourriture, de ne jamais, au grand jamais, nourrir les animaux. Et il est vrai que les animaux qui nous agacent, ceux que nous aimons moins voir, sont ceux-là qui quêtent sans cesse de la nourriture – ceux-là n’ont pas l’air heureux (ou encore ces chiens qui jappent sans arrêt – quelle plaie ! et laisse-moi te dire que les campings où il n’y en a pas sont rares). À Lake Louise, notre camping était entouré d’une clôture électrifiée, pour empêcher l’intrusion des ours! Ça nous a fait cette drôle d’impression d’être nous-mêmes prisonnières. Pour moi qui ai eu la chance d’apprivoiser la vie dans le bois en compagnie d’un grand chef scout, je ne crains pas les ours. « Chante, Isa, pour tenir les ours à distance – et en respect ! » (J’avoue que j’ai beau jeu de parler ainsi, puisque je n’en ai jamais rencontré – mais peut-être est-ce parce que, justement, la technique du chant fonctionne…) C’est surtout les randonneurs avec leurs clochettes supposées faire fuir les ours, que j’évite. Be Bear Aware est notre leitmotiv. Ici, en Californie, les rangers nous demandent de signer un genre de contrat où nous reconnaissons avoir lu les règles concernant notre nourriture, que nous ne devons jamais laisser traîner sans surveillance sur notre site de camping (il y a une amende de 1 000 $ si nous ne respectons pas ces règles). Nous trouvons cela excessif, bien sûr, mais sans doute nécessaire, pour que l’harmonie entre les races soit protégée. Pour pouvoir continuer de nous réjouir à la vue d’animaux qui vivent leur vie d’animaux, libres. En Oregon, nous entendions, le soir, de grands cris d’otaries (il y avait un aquarium pas très loin). Nous ne savions pas ce que signifiaient leurs cris, mais nous imaginions qu’elles souffraient de ne pouvoir rejoindre le grand océan, particulièrement à l’heure du coucher du soleil, et notre cœur se serrait. Toi, Marianne, comme tous les enfants, tu auras envie de nourrir les canards, les goélands, les écureuils, pour les voir de plus proche, créer un contact. Quoi de plus normal, dans le fond ! Je ne t’en voudrai pas, bien sûr ! Mais je te souhaite un jour d’apercevoir des migrations d’oies sauvages dans le ciel et d’en ressentir une émotion profonde : tu goûteras ainsi au grand ordre du monde, aux courants essentiels, dans lesquels tu t’inscris, toi aussi.

La musique : C’est la musique qui s’allie le mieux à la route, pour les moments de grâce. Mille après mille, par Fred Pellerin, en traversant le Golden Gate. Les superbes chansons folk d’Alela Diane et Alina Hardin, pour les forêts de séquoias. La trame sonore de Kill Bill, en attendant aux douanes (après avoir dépassé tout le monde). Kisses sweeter than wine, de Peter Paul & Mary, que j’ai chanté avec tout mon cœur sur une autoroute du Dakota, à l’approche des montagnes. Les Ensaladas de Mateo Flecha, et surtout El Fuego, pour contrer la monotonie des autoroutes interminables. Dead Can Dance et Arvo Pärt, dans la brume sur le bord du Pacifique. Et Loreena McKennith, dans cette lente descente de la nuit, quelques minutes après la symphonie d’effets spéciaux du soleil couchant dont je te parlais tout à l’heure. Un instant de grâce comme je t’en souhaite quelques millions, ma chérie.

Les ombres : Bien sûr tout n’est pas rose dans le voyage, comme dans la vie. Ce n’est pas un monde idyllique irréel que je veux te présenter, t’offrir. La vraie vie a plus de saveur, même quand on la cherche. Il y a des jours où on n’en peut plus de certain gardien de camping débile qui nous fait perdre notre temps à force de suivre les règlements de dieu-sait-qui, ni des bruits de moteur qui envahissent tout, ni des touristes pas beaux dont nous ne voulons pas faire partie, ni des hôtels plus ou moins propres qui se révèlent des niques à punaises, ni de ce rythme effréné dans la laideur des banlieues, ni de cet encouragement incessant à consommer, dépenser, ni de nos propres contradictions, nos propres doutes. Et parfois, surtout quand le sommeil, pour des raisons mystérieuses, nous fuit, soudainement nous ne sommes plus que nulle part. Nowhere. On a le goût de foutre le camp, mais le départ n’est pas magique, le « pain de ce jour » ne goûte rien, la route n’est plus alchimique, on n’entend plus son appel. Ni vraiment celui de chez-soi. Nowhere. Que faire, Marianne, que faire ? Vers qui, vers quoi se tourner ? Comment se garder dans le voyage, dans la vie ? Je cherche ma tanière intérieure, comme tu chercheras la tienne un jour. Meuble-la avec soin, avec tendresse.

La direction : Dans les cérémonies chamaniques, on s’adresse aux quatre directions : le Nord, le Sud, l’Est, l’Ouest. Qu’est-ce que ça signifie ? Plusieurs avenues sont possibles, certes, dans la vie, mais y a-t-il plusieurs directions ? Ne faut-il pas chercher LA direction ? Tout d’un coup je trouve extrêmement rafraîchissant de prier pour plusieurs directions à la fois. Car n’y a-t-il pas plusieurs vies ? Ma mère m’a beaucoup émue lorsque, après le décès de mon père, elle m’a dit entrer dans sa quatrième vie. (Depuis toujours je l’avais entendue dire qu’elle avait eu trois vies : sa vie avant l’Afrique, sa vie en Afrique et sa vie après l’Afrique.) L’entendre, avec courage et amour, concevoir cette nouvelle période de sa vie comme sa « quatrième vie », m’a paru une réaction très saine et féconde. Une réaction de louve. Au moment où nous amorçons le voyage de retour, nous composons une nouvelle direction, en les habitant toutes à la fois. Les quatre directions émanent toujours de nous, non pas parce que nous sommes le centre du monde, mais parce que, sûres de qui nous sommes, nous allons vers l’autre. Parce que nous sommes en marche, polarisées par ce qui nous attire, ceux que nous aimons.

Tu me diras ce que tu en penses, Marianne, le moment venu. Prends ton temps surtout. Je ne suis pas pressée. Je t’embrasse très fort en attendant.

Isabelle

1er septembre 2011 (45e soir de voyage)

Le ploutchi au Pacifique

•24 août 2011 • 8 Commentaires

Après L’Adieu au Pacifique, voici le ploutchi au Pacifique!

 
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